jeudi 24 décembre 2009

Le mystère de la Croix brisée

Il n’y a pas beaucoup de gens sur terre qui connaissent la petite banlieue nommée : « la croix brisée ». Mais comme chacun le sait, les choses les plus fantastiques se passent souvent dans les coins les plus décriés ou oubliés de la terre.
A première vue, cette petite ville située à quelques kilomètres à peine de la belle Lisbonne, n’avait rien  de particulier à révéler. A part une caractéristique qui en faisait un lieu très vivant : Elle était peuplée par une multitude d’enfants, presque tous nés la même année; puisque la ville avait été construite spécialement  pour y loger de jeunes parents en quête de foyer.
La guerre d’outremer venait juste de se terminer. Les familles avaient vécu dans l’attente pendant des années, la peur au ventre, guettant  jour après jour le retour d’un père ou d’un fils parti au combat en Afrique.  
Délivrée depuis peu, la population semblait vouloir célébrer chaque parcelle de liberté et de réjouissances que la vie pouvait leur offrir. De son côté, le nouveau gouvernement avait fait construire des logements pour accueillir toutes les nouvelles familles qui ne manqueraient pas de se constituer avec le retour des hommes au pays.
D’innombrables couples s’étaient donc installés à peu près à la même époque dans cette petite ville spécialement conçue pour eux et offert au pays une ribambelle d’enfants qui symbolisaient une promesse de paix et de bonheur. Ils seraient le futur de la nation.
Ce qui en résultait des années plus tard, c'est qu'on pouvait entendre  partout dans la petite ville, des cris d’enfants, des pleurs, ou tout simplement des rires, ricochant sur les parois des immeubles austères.
Pourtant la ville s'était dérobée au projet qu'avaient eu au départ les architectes, se dessinant plutôt au gré des habitants : un peu partout, ceux qui en avaient été exclus, étaient venus se greffer en y construisant des abris de fortune.
Au centre, on trouvait les ménages appartenant aux classes moyennes. Plus haut, au milieu d'une colline ayant une vue dégagée sur la mer, s'érigeaient fièrement de belles maisons blanches, appartenant aux couples les plus aisés.
Mais lorsque la pente devenait trop escarpée, on s'enfonçait alors dans les bidonvilles les plus féroces de la ville.
Le dénominateur commun de tous ces habitants, était leurs enfants.
Je pense que vous comprendrez si je vous dis que les enfants de l’histoire, ne voyaient pas la différence essentielle, bien que dérisoire en réalité, qui séparait leurs parents : l’argent.
Les enfants étaient juste des enfants.
Le soir après l’école, ils se réunissaient tous sur le grand terrain de jeu. Et avec une organisation qu’envieraient beaucoup d’adultes de nos jours, les enfants se partageaient les rôles et l’espace; grands et petits trouvaient leur place et de fabuleuses parties se déroulaient dans le plus grand sérieux, des heures durant.
Le terrain de jeu était entouré de cinq immeubles qui a eux seuls abritaient un quart des enfants du quartier. Dans la continuité, sans aucun souci d'ordre esthétique, se greffaient d'anciennes petites maisons, abandonnées et disait-on, hantées, comme il se doit dans ce genre de petite ville. Elles avaient étaient occupées par des familles démunies qui avaient plus peur du froid que des revenants.
Dans l’un des immeubles en face du terrain de jeu, habitait José : C’était une sorte de leader du quartier. Ce qui lui conférait son pouvoir, c’était la disposition de son appartement. Il avait une vue stratégique, qui allait du terrain de jeu, jusqu’aux quartiers les plus aisés en face de la mer. Il pouvait même, en se penchant dangereusement sur son balcon, apercevoir l’un des bidonvilles du bas quartier.
Aussi, il pouvait communiquer par la fenêtre avec la plus grande partie de sa communauté, en un rien de temps. C'était lui qui les prévenait lorsque débutait une partie de gendarme-voleurs ou plutôt sa version locale : « main en l’air –dix pas ».
L'autre raison de sa popularité était son amitié avec Jorge. Jorge était un demi-dieu pour tous les enfants de la ville. José était son porte-parole... Il faisait partie des enfants du quartier « d’en-haut », c'est-à-dire les plus riches. Mais bizarrement, il s’entendait à merveille avec les Manouches installés plus loin, dans la forêt qui bordait la petite banlieue. Et il se promenait comme un lord, à l’intérieur des bidonvilles alors que tous ceux de sa bande qui s'y étaient risqués,  en étaient ressortis en slip et en chaussettes, et leur fierté salement amochée.
L'une des choses les plus importantes dans cette ville était la réputation. Comme du temps des cow-boys. Et la réputation ne s’expliquait pas. C’était une attitude, une allure, qui payait ou pas. Jorge, lui, avait la cote. C’était comme ça. 
Jorge n’était pas respecté parce qu’il était riche. Au contraire. Cela aurait dû jouer contre lui. Mais il y avait quelque chose chez lui qui forçait le respect.
On pourrait dire, de nos jours, qu’il était « habité ».
José, lui, admirait son ami et profitait de son rayonnement sans prétendre le surpasser. Cette situation lui convenait.
Plusieurs bandes constituaient la totalité du groupe d'enfants. Ce rapprochement était lié soit à l'âge, soit à l'appartenance sociale, comme par exemple "la bande du bidonville", soit à des affinités d'ordre plus subtil.
La bande de José, était constituée de trois autres membres:
Il y avait « Bo », sûrement parce qu’il ne l’était pas…beau. Mais il avait un cœur qui faisait oublier aux garçons et aux filles ce manque d’attribut superficiel.
Pour finir, il y avait "l’éponge" et le "général," grands copains et voisins de palier. "L’éponge" était aussi dynamique que son copain affectueux. Le premier avait grandi trop vite, et ne semblait pas avoir prévu de trainer avec lui toute cette masse corporelle qu’on lui avait infligée. Le deuxième était le seul garçon d’une famille constituée de femmes (mère, grand-mère tante et une sœur) et avait trouvé refuge dans une virilité exacerbée qu’illustrait son surnom. C'était l'homme de main de la bande.



Vous vous demandez peut-être d'où je tiens cette histoire?
Je vous répondrai en vous confiant que je faisais partie de la bande. En tant que "petite sœur de José". Autant dire petite sœur de tous ces gaillards !
Je vouais une admiration sans égal, voire un amour platonique à Jorge, qui lui...ne me le rendait pas. Mais il veillait sur moi, comme on veille sur ses soldats les plus vulnérables.
Le général était  mon chaperon.
Tout ce que je vous raconterai ici est vrai, à ceci près que vous devrez vous fier aux souvenirs d'une enfant de douze ans.
L'histoire a commencé à cause d'une partie de "main en l'air...dix pas". Ce jeu était une version locale du jeu " gendarmes-voleurs" et se jouait donc à deux équipes :
Les voleurs étant ceux des bidonvilles (eh oui: préjugé oblige), et nous, les gendarmes.
Pour gagner il fallait attraper tous les voleurs. Et il n’y avait pas de limite au jeu, ni dans le temps, ni dans l'espace.  Si ce n'est que chacun devait se débrouiller avec les interdits parentaux. Comme les nôtres étaient  plus contraignants que ceux de la plupart des gamins libres des sphères les plus pauvres, nous perdions assez souvent.
 Un soir, nous avons fait une partie  qui nous a conduits jusqu'à la ville voisine. Enfin, ce n'était pas vraiment la ville voisine, mais des immeubles qui venaient d'être construits à la périphérie de la nôtre. 
Des étrangers, quoi!
C'étaient de ces résidences sécurisées par des codes et des gardiens, construites pour une frange aisée de la population. En entendant des voix d'enfants qui provenaient de la terrasse de l'immeuble, nous fûmes gagnés par la curiosité.
Quand je dis nous, je parle de ma bande, car on ne se séparait jamais, même pour les besoins du jeu.
Nous avons escaladé les briques de la façade, dont l'espacement en faisait une parfaite échelle (c'était bien la peine de sécuriser l'immeuble) et sommes arrivés à l'endroit d'où  provenaient les cris.
Une bande de garçons était en train de jouer une partie de foot. Ils nous scrutèrent avec méfiance, puis l'un d'eux  lança sur un ton qu'il voulait amical :
— Vous jouez?
Après avoir enjambé la rambarde de la terrasse, Jorge a éclaté de rire. Il a pris le ballon et l'a envoyé valdinguer de l'autre côté de la terrasse, sur la route nationale:
 — Ouais, mais demain après midi, dans notre quartier. Enfin, si vous n'avez pas peur de vous éloigner de votre papa et votre maman.
Nous sommes partis là-dessus, en sautant du premier étage, comme dans un mauvais film de gangsters.
Enfin, je dis nous, mais moi je ne comprenais pas vraiment pourquoi on ne pouvait  tout simplement pas devenir copains...Mais je n'ai rien dit : Jorge se moquait tout le temps de moi en me disant que j'étais une sentimentale: selon lui, je défendais toujours les plus faibles.
Le lendemain, contre toute attente, la bande "des immeubles nouveaux" est arrivée. Ils n'avaient pas l'air très rassurés, mais au moins ils ne s'étaient pas dégonflés.
 —  Alors, les fils à papa, on est sortis de sa zone protégée? C'est un peu plus rustre par ici? avait lancé Jorge, en désignant les  bidonvilles.
Le grand talent de Jorge, il fallait le reconnaitre, c'est qu'il arrivait à vous faire oublier qu'il était lui-même un gosse de riche.
Le porte-parole de la bande  "des immeubles nouveaux" répondit:
— On est venus pour jouer.
Il restait simple. Et il avait raison : Un pas de travers et tout le monde leur tombait dessus...
Deux équipes se formèrent tandis que les autres enfants entouraient le terrain improvisé à la craie, avec des pierres en guise de but.
Il n'y avait pas d'arbitre: ça ne servait à rien, il n'y avait personne d'impartial dans le coin.
Je me  glissai dans la foule, près du but de mon équipe, pour mieux voir mon frère qui était le goal.
Le jeu paraissait se dérouler sans anicroches, jusqu'au moment où l'équipe des immeubles nouveaux a marqué un but...
Ils n'eurent même pas le temps d'exprimer leur joie, que ma bande leur tombait déjà dessus.
Je suis intervenue, pour éviter le massacre. J'ai hurlé et tout le monde s'est figé. J'ai pleuré en leur disant que je ne comprenais pas pourquoi ils faisaient ça.
Je regardais Jorge plus particulièrement, parce que je savais le rôle décisif qu'il jouait dans chaque bagarre de ce genre.
Il me dévisagea d'un air mauvais et lâcha:
— T'as pas vu comment il te regarde, lui là-bas?
Il en pointa un du doigt.
Là dessus, il shoota dans un caillou et s'éloigna, sans un regard.
Tous les dimanches après-midi, mon père m’emmenait promener.
Nous avions un rituel. Nous passions tout d’abord au café du village pour que mon père y boive un café et rencontre ses acolytes du quartier. Moi, j’avais le droit à une pâtisserie ou un chocolat et à un sucre trempé dans le café.
Les adultes discutaient généralement de politique, pendant que j’attendais patiemment que la conversation finisse par lasser mon père.
Nous longions ensuite la rivière jusqu’à l’ancienne gare. Nous avions pris l’habitude de nous asseoir sur le banc de cette halte imaginaire, attendant un train qui n’existait plus. Malgré la certitude qu’aucun train n’y passait plus depuis un siècle, j’arrivais tout de même à me faire des frayeurs, sautillant entre les rails, imaginant qu’il y en avait un qui pouvait débouler à tout moment…
Et suspendue sur la façade de la gare…on pouvait la voir : émouvante, pleine d’un sens déchu. Celle qui nommait notre petite ville, mais dont personne ne connaissait l’histoire. Les passagers des trains anciens, avaient du tomber nez à nez avec elle, dès leur descente du train : C’était la croix, qui leur souhaitait la bienvenue, et les informaient de leur destination.
Je ne savais pas pourquoi cette croix m’émouvait tant. Je ne l’ai su que bien plus tard…
En fin d’après-midi, mon père me déposait dans le quartier et je rejoignais mon frère et ses copains. Lui  repartait de son côté.
Le lendemain de la bagarre qui avait opposé ma bande à celle « des immeubles nouveaux », mon père me déposa, comme d’habitude. Il recommanda à mon frère de bien veiller sur moi et disparut. Jorge n’était toujours pas revenu.
Nous ne savions pas quoi faire. Pas assez chaud pour aller à la plage. Pas assez de monde pour faire une partie de quelque chose…Bref, nous commencions à nous ennuyer sec, écoutant vaguement une anecdote que Bo nous servait pour passer le temps, lorsque Jorge déboula à vélo. Il arriva en faisant un dérapage qui souleva une poussière blanchâtre du sol et nous piqua les yeux. C’était le but.
— Ca dort ? fit-il avec son ton rituellement provocateur.
Personne ne lui répondit, on était occupés à enlever la poussière de nos vêtements.
Il descendit du vélo et nous dévisagea d’un air mystérieux :
— J’ai découvert un truc de dingue. Mais il faut y aller à vélo. Et je vous préviens, c’est à côté du camp des manouches. Je dis ça pour ceux qui ont la frousse…
« L’éponge » n’avait pas de vélo, alors il monta derrière Bo. Tous les autres prirent le leur et suivirent Jorge.
Il nous emmena vers la forêt. C’était une partie des bois dans laquelle on ne s’aventurait pas parce qu’elle « appartenait » aux manouches. Tout le monde en avait peur. Jorge, lui, passa devant leur camp, grand seigneur, et alla serrer la main de leur Roi. Il s’appelait Tony. Le roi interpella sa fille, une déesse sauvage, au regard vert et dense, qui s’accordait à la perfection avec ses cheveux châtains décolorés par le soleil :
— Va me chercher les livres de Jorge.
La jeune fille s’apprêtait à entrer dans une caravane, lorsque Jorge l’interpella :
— Non, laisse. Je n’ai pas le temps aujourd’hui. Je ne fais que passer. Je reviendrai les chercher demain.
Tony lui fit un signe de la main pour lui montrer qu’il avait compris.
J’osai un regard vers la jeune fille. Je lui souris pour lui montrer ma bonne disposition. Elle me répondit par un geste grossier.
Je me rappelais d’une phrase que Jorge m’avait sortie un jour :
— Les manouches ne seront jamais tes amis, mais ils respectent leurs voisins. Si un jour il y en a un qui t’aborde, il suffit de lui dire que tu connais Tony et que tu habites dans le coin et il te laissera tranquille. Tu verras.
— Il sait lire ? demanda José avec rudesse.
Jorge le regarda en secouant la tête, outré par le propos de son copain :
— Il sait lire et  parler sept langues. Il a beaucoup voyagé. Bon, allez, on repart ? Ce n’est pas très loin d’ici.
Arrivés à l’emplacement que Jorge voulait nous montrer, nous dûmes reconnaitre qu’aucun de nous ne connaissait cette partie de la ville. En face, un immense mur en pierre nous barrait le passage.
— Regardez, précisa Jorge, dans le mur, il y a une arcade. Ce devait être une porte. Je crois que c’était l’ancienne entrée de la ville. Et venez voir !
Il écarta quelques ronces qui avaient colonisé les pierres : une croix, semblable à celle de la gare, se voyait à peine.
— J’ai envie d’aller voir ce qu’il y a de l’autre côté, s’écria soudainement Jorge d’un air de défi. Qui me suit ?
On commença tous par regarder nos chaussures. Le mur était haut, et personne ne savait ce qu’il y avait de l’autre côté. La surprise pouvait aller de la rencontre avec un chien gardant son territoire, à toute autre chose, directement sortie de notre imagination fructueuse.
— Vous êtes sûrs que c’est autorisé ? demandai-je timidement.
Ceci eut pour effet de les faire pouffer de rire et de décider toute la troupe à y aller. Rien ne pouvait être plus motivant pour eux que de transgresser la loi.
— Je te suis, lança José, immédiatement suivi par le « général ».
— Moi, aussi, affirma « l’éponge », bien que nul ne puisse se le représenter escaladant l’immense paroi.
— Bien ! Bo, toi tu raccompagnes Sarah chez elle. Je prendrai avec moi « l’éponge », pour le retour.
Sarah, c’est moi. Je regardai Jorge avec fureur :
— Et pourquoi je ne peux pas venir ?
Il me dédia l’un de ses regards charmeurs et trancha :
— Parce que ce n’est pas pour les petites filles…
— Et tu n’aurais pas pu me le dire tout à l’heure, au lieu de me laisser venir jusqu’ici ? Vous n’êtes qu’une bande de crétins…lui lançai-je, piquée au vif.
Il fallait que je sois vraiment en colère pour oser l’affronter. J’eus la satisfaction de le voir ébranlé. Pour la première fois.
J’en profitai pour faire une sortie triomphale, m’éloignant sans un regard, n’attendant même pas que Bo me rejoigne. Qu’ils crèvent !
Pourtant, si j’avais su ce qui allait arriver par la suite, je me serais retournée, je les aurais embrassés du regard et suppliés de ne pas partir. Ca n’aurait sûrement rien changé, mais au moins je ne me serais pas sentie aussi coupable par la suite…
Le lendemain, je fus réveillée par les pleurs de ma mère et des voix graves provenant du salon. La veille au soir, je n’avais pas vu mon frère rentrer, mais il n’y avait rien d’exceptionnel au fait que ma mère me couche avant son arrivée. Lorsqu’il était en compagnie de Jorge, il lui arrivait de ne pas respecter les consignes de mes parents et de rentrer tard. Aussi, je ne m’étais pas inquiétée outre mesure.
Pourtant ce matin-là, en longeant le couloir qui menait de ma chambre au salon, je me pris à réciter des prières silencieuses, exhortant le destin de ne pas me jouer le mauvais tour de me prendre mon frère.
Dès que je vis les uniformes des deux hommes qui se tenaient devant mon père, l’air grave et compatissant, je sus que quelque chose était arrivé.
Le monde se mit à bourdonner dans mes oreilles, un bruit sourd, venant des entrailles de la terre. Un bruit qui empêchait les mots des adultes de pénétrer dans mon cerveau, et d’écraser mon innocence.
Je me blottis dans les bras de ma mère, dont le corps était parcouru de secousses. Mais elle était trop désespérée pour s’occuper de moi. Ses bras, ballants, me refusaient leur protection.
J’entendais mon père qui parlait du camp des Manouches, les vélos retrouvés sans leurs propriétaires, la promesse des policiers de tout mettre en œuvre pour les retrouver. Les retrouver…Ils n’étaient donc pas morts !
Cet espoir regonfla soudain mon cœur. Ils avaient disparu, personne ne savait où ils étaient. Mais ce n’était pas définitif !
Je leur racontai alors tout ce que je savais, avec empressement, espérant les voir sourire et me dire que tout n’était qu’un immense quiproquo, qu’ils avaient mal cherché, mais que tout allait s’arranger maintenant !
Seulement, ils connaissaient déjà ma version. Ils avaient parlé à Bo. Et interrogé les Manouches. Ils avaient même appréhendé leur roi pour l’interroger.
Une autre piste était également en cours. Quelqu’un leur avait rapporté la bagarre qui avait eu lieu contre la bande « des immeubles nouveaux » :
— Parfois, certains règlements de compte finissent mal…avait expliqué l’inspecteur, d’une voix pleine de sous-entendus.
Ils étaient partis, après avoir assuré à mes parents qu’ils feraient tout ce qui était en leur pouvoir pour retrouver leur enfant.
L’inspecteur connaissait bien mon père. Ils avaient combattu ensemble en Angola. Une amitié scellée par le spectre de la mort. J'avais confiance en lui.
Après une accolade chaleureuse à mon père, il ordonna à ses hommes de sortir, et ils disparurent, nous laissant à notre vide.
Mon père sortit quelques minutes plus tard, sans un mot.
Ma mère partit dans la cuisine, sans un mot.
Je commençai alors à croire que peut-être ils m’en voulaient de ne pas les avoir prévenus, de ne pas avoir essayé de dissuader mon frère de franchir ce mur…
Je me sentis soudain honteuse et seule…
Je décidai de sortir à mon tour. Ma mère ne me demanda même pas où j’allais. Elle paraissait anesthésiée.
Une fois dehors, je courus jusqu’à la maison de Bo. Je fis le tour et lançai des cailloux sur la vitre de sa fenêtre.
Il descendit aussitôt.
Une fois dehors, il prit un air gêné. On était rarement en tête-à-tête et là, on ne savait pas comment se parler. Lorsque nous étions en groupe, chacun endossait un rôle, un personnage. Mais aujourd’hui, il n’y avait pas de place pour la mise en scène. Nous étions confrontés au réel, et rien ne nous avait préparés auparavant à assumer ce genre de situation.
Il fut le premier à crever l’abcès :
— Les flics sont venus ce matin. Ils croient que ce sont les Manouches qui ont fait le coup. Ils ont dit qu’ils allaient fermer le camp et leur interdire l’accès à la ville.
— Et toi, tu en penses quoi ? Tu crois que ce sont eux ?
Bo haussa les épaules.
— Chais pas. Jorge les connaissait bien, alors je ne vois pas pourquoi ils auraient fait ça. Mais va savoir…
— Moi, j’ai entendu l’inspecteur dire qu’ils suspectaient « la bande des immeubles nouveaux ». C’est un copain à mon père, et il dit que ce genre de truc résulte souvent de règlements de compte. Il a dit : « les gosses se sont peut-être senti humiliés et ont profité du fait qu’ils étaient loin de leurs copains pour les attaquer ».
Bo prit un air dubitatif :
— Ils n’avaient pas l’air très costaud, quand même. Le  « général » aurait réussi à les calmer à lui tout seul.
— J’ai entendu l’inspecteur dire que le père d’un des gamins avait une licence de port d’arme et qu’un pistolet était peut-être tombé entre de mauvaises mains.
Bo fit une grimace :
— Ah ouais !…vu comme ça…
Le silence retomba. Nous finîmes par céder à l’envie de nous retrouver parmi les autres et nous dirigeâmes vers le terrain de jeu. Arrivés sur place nous nous rendîmes compte que nous étions le centre de toutes les attentions. La nouvelle avait circulé plus vite qu’une trainée de poudre, et bon gré, mal gré, nous étions les héros du jour.
Chacun y allait de sa théorie. Parfois développant des scénarios sanglants, en dépit de ma présence.
En dehors du fait que tous étaient touchés par la nouvelle de la disparition de certains des leurs, il faut dire que dans cette petite ville tout évènement sortant de l’habituel était bon à prendre. Une diversion quelle qu’elle soit, était toujours la bienvenue !
Je sais, c’est cruel, mais nous n’étions que des enfants, et la situation ne nous paraissait qu’à moitié réelle.
En tout cas, au bout de quelques heures d’échafaudage collectif, le groupe était prêt à se déplacer pour aller régler leur compte à cette bande « des immeubles nouveaux » qui avaient eu l’imprudence de croiser le chemin de certains des nôtres.
Mais contre toute attente, ce furent eux qui surgirent, comme des éléments incongrus dans le décor. En les voyant se pointer au moment où le groupe était le plus exalté, j’ai presque eu pitié d’eux.
La scène se déroula en deux temps : Stupéfaction. Suivie d’un raz de marée. Un peu comme si une horde de barbares fondait sur quelques soldats égarés.
La bande des immeubles nouveaux ne dût son salut qu’à cette petite phrase prononcée au bon moment, par leur porte parole habituel :
— Arrêtez ! Je sais où ils sont !
Alors, je hurlai comme la première fois et ordonnai à tout le monde de s’écarter. Je ne put empêcher quelques baffes perdues, mais dans l’ensemble, ils s’en sortaient, encore une fois, à moindre frais.
— Qu’est ce que tu as dit ? Je m’adressai à celui qui avait parlé.
Poliment, il me tendit la main pour se présenter :
— Je m’appelle Alexandre.
Pendant que certains derrière moi s’étaient mis à ricaner et à le mimer, j’ignorai sa main tendue et lui rétorquai :
— Tu as dit que tu savais où ils étaient ? Alors pourquoi ne pas l’avoir dit à la police ?
La foule se mit à scander :
— Ben ouais, c’est vrai ça ? Ils essayent de nous avoir !
Voyant que la situation risquait de dégénérer à tout moment, Alexandre me proposa :
— Tu viens avec moi au café ? Je te paye une boisson, et je t’explique tout. Tu ne craindras rien, là-bas. Il y a des adultes.
— Bo vient avec moi.
Alexandre acquiesça et nous nous éloignâmes, escortés de loin par la foule des gamins.
Nous commandâmes des citronnades pour tout le monde et Alexandre mit tout de suite cartes sur table :
— Bon, ok, ce n’est pas vrai. Je n’ai aucune idée de l’endroit où ils sont, mais c’était la seule façon de te parler sans me faire lyncher. Vous avez du mal à communiquer dans le coin…
Bo fit la moue, mais je lui demandai de se taire.
Alexandre poursuivit :
— La police est venue ce matin. Ils nous accusent de trucs dégueulasses. Comme si l’un de nous pouvait tuer quelqu’un !...Mon père est furieux contre moi, il ne comprend pas pourquoi nous sommes venus jouer au foot avec vous.
La police n’arrête pas de venir poser des questions à nos parents. Nos mères sont au bord de la crise de nerfs. Et ils nous font tous la gueule pourquoi ? Parce que ton frère et son copain ont voulu jouer les gros durs en nous tombant dessus à 30 contre 5. Des héros ! fit-il avec rage.
Il n’avait pas tort, mais la politique locale étant la mauvaise foi, je me levai en lui disant que s’il n’avait rien d’autre à m’apprendre j’allais rejoindre ma bande et les laisser se débrouiller avec eux. Il me stoppa :
— Je veux les retrouver. Pour qu’on arrête de nous accuser.
Comme je le regardai sans comprendre, il précisa :
— Je veux qu’on mène l’enquête ensemble. Et si on découvre que ce n’est pas nous, je veux que vous promettiez de nous laisser tranquilles. Pour toujours.
Bo pouffa de rire :
— Hey, on n’est pas le club des cinq ! Tu veux qu’on enquête sur quoi ?
— La police est persuadée que nous sommes les coupables. Et ils vont suivre cette piste jusqu’à ce qu’ils soient obligés de se rendre à l’évidence. Seulement, moi je ne veux pas attendre jusqu’à ce moment là. Nos voisins nous regardent déjà de travers, et je n’ai pas envie de me demander à quel moment tes copains vont m’attendre à la sortie de l’immeuble pour me casser la figure.
— Ils ont une autre piste, lui répondis-je sans trop savoir pourquoi. Les manouches.
Il me dévisagea :
— Et toi t’en penses quoi ?
— Je ne pense pas que ce soit les manouches. Jorge s’entendait bien avec eux. Il a l’habitude d’aller là-bas.
— Alors, tu es d’accord pour essayer ? On n’a rien à perdre. On suit le chemin qu’ils ont pris et on essaye de comprendre ce qui a bien pu se passer.
Je le regardai attentivement puis hochai la tête :
— D’accord. Mais que toi, Bo et moi.
Alexandre regarda ses copains, leur fit un signe de la tête et scella le contrat par un « Ok. »
Nous étions tombés d’accord pour partir à l’aube. Je laissai un petit mot à mes parents, leur racontant que nous  étions partis à la plage, Bo et moi. Je savais qu’ils seraient vexés par ma désinvolture, mais j’aurais tout le loisir de m’expliquer plus tard.
En chemin, je remarquai l’absence du camp Manouche. A la place, des objets abandonnés avaient laissé l’empreinte de leur ancien emplacement. Je me demandai où ils avaient bien pu s’installer maintenant.
Nous nous retrouvâmes devant le mur. Les vélos de nos amis et de mon frère avaient été enlevés par la police. Nous cachâmes les nôtres dans les buissons. Alexandre était venu seul comme convenu. Bo, en retard comme d’habitude.
 — Désolé, mais ma mère s’est levée tôt, elle aussi, et a tenu absolument à me faire une montagne de sandwichs pour la plage. J’ai du attendre qu’elle ait fini pour pouvoir m’en débarrasser.
— Ce n’est pas une mauvaise idée, ça, lui répondis-je ne zieutant dans le sac.
Ca empestait l’omelette et la viande. Je le refermai vivement.
— Moi, j’ai pris de l’eau. Bon, on y va ?
Les deux garçons hochèrent la tête en guise de réponse.
Ils me firent la courte-échelle pour que je grimpe la première. Alexandre suivit, car il était le plus lourd. Ainsi il grimpa sur les épaules de Bo pendant que je l’aidais à se hisser. Puis, Alexandre sortit une corde de son sac, et la lança à Bo. On le hissa à deux puis nous nous assîmes tous les trois en haut du mur, les jambes dans le vide, le temps de reprendre notre souffle. Le paysage de l’autre côté du mur n’avait rien d’extraordinaire. Un terrain abandonné, plein de buissons et de ronces. Comme dans un vieux jardin laissé en friche. Au moins, il n’y avait rien d’effrayant à première vue.
D’un geste prompt et agile, Bo sauta du mur et retomba avec légèreté. Il me lança :
— Laisse-toi glisser le long du mur, je t’attraperai.
— Attends, je vais t’aider, se proposa Alexandre, toujours aussi poli. Il me fit basculer en me tenant par les mains et Bo me reçut en bas. Il ne manquait plus qu’Alexandre. Je vis à son regard qu’il n’était pas rassuré mais n’avait aucune envie de se dégonfler devant nous. Il sauta.
Nous aperçûmes un petit chemin de terre au loin, qui naissait entre deux arbres. Nous décidâmes de le suivre, imaginant que nos amis avaient dû avoir la même vision des choses.
Ce ne fut qu’au bout de quelques kilomètres que je crus reconnaitre le lieu. Enfin, c’était à la fois familier et étrange. Mais je finis par comprendre où nous étions :
— Nous sommes près de l’ancienne gare !
— Elle ne m’a pas l’air ancienne, ta gare, me fit remarquer Alexandre alors que nous abordions le lieu.
Je me concentrai sur les détails :
— Tu as raison. C’est vraiment bizarre. Pourtant, j’y suis venue il y a deux jours avec mon père. Peut-être qu’ils ont refait la peinture ?
Je scrutai la façade à sa recherche. La croix était là, égale à elle-même. Peut-être juste un peu plus nette. Comme si on l’avait polie.
Par habitude, je me mis à marcher en équilibre sur les rails, lorsque je sentis quelque chose d’inattendu : Les rails s’étaient mis à vibrer. Je hurlai à mes compagnons de s’écarter de la voie, lorsque je le vis surgir dans le virage : Mon train imaginaire ! Sauf que là, il était bien réel, à tel point qu’il avait failli nous écraser !
Le train s’engouffra dans la gare, et d’un coup de hanche, se positionna dans la zone d’embarquement. Nous le regardions abasourdis :
Je réagis la première :
— Vite, il faut monter à bord !
Le train démarrait déjà, lorsque nous arrivâmes à sa hauteur. Bo, toujours aussi agile, s’accrocha à la rambarde et se prépara à nous filer un coup de main. Je courus de toutes mes forces et réussis à grimper toute seule tandis que Bo aidait Alexandre qui peinait derrière moi.
Entre deux respirations haletantes, Alexandre m’interpella :
— T’es sûre de ce que tu fais là ?
— Je croyais que tu voulais les retrouver ? lui répondis-je avec agressivité. En vérité, j’étais pétrifiée. Nous étions seuls dans le train et je n’avais vu âme qui vive, ni dans la gare, ni même aux commandes de la locomotive. J’avais l’impression de vivre un film d’horreur : du genre « la locomotive maudite» : Bientôt, nous allions entrer dans un tunnel plein de chauves-souris, et nous mettre à crier pendant que des rires lugubres envahiraient l’enceinte du wagon.
Mais en fait, non. Le train s’arrêta à la station suivante. Nous étions arrivés…au même endroit. Nous descendîmes avec prudence. C’était la même gare, sauf que dehors il faisait un peu plus froid que tout à l’heure. Une légère brume envahissait maintenant l’atmosphère, la diabolisant à souhait.
Le brouillard s’épaissit rapidement jusqu’à ce qu’on ne puisse plus distinguer le paysage alentour.

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